Chapitre 3 : Le Passage.
Les voix me semblèrent d’abord lointaines. Puis je sentis mes paupières frémir. Délicatement elles laissèrent passer la lumière. Le ciel était toujours aussi gris. Mon corps allongé dans la neige commençait à trembler sous le froid. Mon esprit me semblait ailleurs, comme dans un songe, loin de toute réalité. L’Esprit Passeur était toujours là. Ce n’était donc pas un cauchemar. Elle se tenait droite de toute sa hauteur, patiente, à attendre un geste de ma part. C’est elle qui parlait, mais à qui donc ?
- Alors mon Chou ? On est de retour parmi nous ?
- Qui êtes-vous ?
Je me souviens encore du frissonnement de ma voix. Le sourire me tenait en confiance mais le phénomène était tellement étrange que la peur harcelait tout mon être.
- Je suis un Esprit Passeur, mon Chou. Je te l’ai dit toute à l’heure avant que tu ne t’enfouisses dans la neige. Je suis une porte entre les mondes et selon les désirs de mon maître, je m’ouvre dans différents endroits. Il semble que celui-ci veuille te donner rencard. Moi je ne peux agir contre sa volonté puisque je lui appartiens. Mais si il t’a choisie c’est qu’il avait une bonne raison. Il ne se trompe jamais à vrai dire.
- Il ? Dieu ?
La forme liquide laissa apparaître un léger sourire sur le visage qui me sembla être une reconnaissance aimable de ma naïveté. Mon orgueil n’avait de toute façon pas sa place dans un moment pareil. Je me trouvais de bon matin à parler à une colonne d’eau dans une nature isolée de toute forme humaine par une neige abondante. Qui me croirait si je racontais une telle rencontre ? On se dirait « la pauvre enfant est choquée par la disparition de sa mère ». Ca ne serait plus le pensionnat mais l’asile chez les jésuites. Pourtant à chaque parole échangée, cet instant devenait de plus en plus réel, et mes dix ans prenaient confiance dans la sirène qui se trouvait devant moi.
- Je ne l’appellerais pas vraiment Dieu. Déjà parce que chez nous nous en avons plusieurs. Et puis ça serait lui faire bien trop d’honneur. Nous avons tous notre petite fierté qui peut nous rendre agaçants pour les autres et mon maître est très doué pour cela. C’est un grand mage. Ses pouvoirs sont immenses mais les dieux en ont quand même plus que lui.
Et puis il est porté un peu sur la bouteille. Or il est bien connu que les Dieux ne supportent pas le tord-boyaux que l’on sert dans toutes les tavernes de Féerie. Mais cela est un secret qui doit rester entre nous hein ….Le vieux pourrait mal le prendre et je me retrouverais à ouvrir des passages aux confins de l’univers dans les terres sombres…j’ai jamais aimé les longs trajets…..Je devrais me surveiller moi ! Je parle trop si on m’écoute. ….C’est pas tout ça mon Chou mais il faudrait y aller là !
Partir ? Ma première envie fut de fuir en courant pour me réfugier à la maison et me cacher sous la couette aux cotés de Martin. Partir ? Mais pour où ? Pourquoi ? Tout était irréel. Tout était fou et pourtant quelque chose en moi me disait Va ! Fuis et vite !
- Pourquoi partir ? Pour aller où et Pourquoi moi ?
- Ca mon Chou c’est à Merlin de te le dire ! Mais tu es une humaine et de surcroît une jeune enfant de dix ans. Seuls les enfants peuvent entrer dans Féerie. Tu n’as plus de parents et….tu habites un trou perdu….Franchement ? Tu as tout le profil pour devenir princesse toi !
Tu attends quelqu’un ? Je vois une charrette qui s’approche au loin …..
Le temps passait et le pensionnat m’était sorti de la tête. Il était hors de question de partir. Je devais revenir sur terre. Ca n’existait pas, ça ne pouvait être là….Remplir mon seau et aller à la maison. Réveiller Martin, lui faire une toilette et quand la charrette serait arrivée charger les malles et partir. Voilà ce qui devait être mon destin. Je ramassais mon seau et je m’approchais du puits pour le remplir.
- Fuyez ! Laissez moi tranquille ! Vous n’existez pas ! Vos dires ne sont que mensonges !
- Ah oui ?
Alors l’Esprit plongea sa grande main dans l’eau et en projeta sur mon visage. Je sentis la colère monter en moi.
- Alors ? Cette eau est elle à une température qui te fait encore douter de ma réalité ?
- Je vous hais !
- Bien mon Chou ! C’est un début …
- Je ne vous suivrais pas dans votre monde sans mon frère. Si vous êtes réelle et si votre monde est meilleur que le pensionnat alors Martin viendra avec nous.
- Non. Il ne peut pas !
Je me sentais démunie devant cette chose qui semblait sûre d’elle. Comment pouvais-je lui résister. Elle voudrait s’emparer de moi que je ne saurais comment l’en empêcher. Et pourtant elle n’usait d’aucune violence à mon encontre. Mais ses dernières paroles m’avaient plus glacé le sang que l’eau du puits. Abandonner mon jeune frère n’était pas imaginable et ma détresse devait se lire sur mon visage. D’une manière plus douce elle reprit les mots prononcés.
- Il ne peut pas. Le passage ne peut s’ouvrir que pour une seule personne. Martin n’a pas d’avenir dans Féerie. Qui sait à quel danger il pourrait être confronter. Une partie de toi doit rester en ce monde et cette partie c’est Martin. Il partira au pensionnat où ils s’occuperont de lui. Crois-moi jamais il ne t’en voudra. Eux penseront que tu es morte noyée dans le puits. Lui te saura toujours en vie et attendra ton retour. La charrette approche mon Chou.
Pourquoi l’ai-je suivie ? Même aujourd’hui je ne suis pas sûre de le savoir. Peut-être que les contes de notre enfance laissent une porte ouverte dans nos consciences à notre imaginaire. Il en est que je pris cette main qui se tendait vers moi. J’oubliais mon frère, la charrette du pensionnat, le côté improbable du moment que je vivais pour la confiance absolue que la jeune enfant de dix ans que j’étais accordée soudain à cette forme étrange. Ce sourire si magnifique était le premier qui se présentait à mes yeux depuis le décès de ma mère.
Comment aurais-je pu refuser une telle aventure ? Féerie, Merlin ? Je ne savais pas ce qui m’attendait la-bas. Je ne comprenais pas bien pourquoi. Mais quelque chose en moi me poussait à le faire. Je croyais en ses paroles sur Martin. Elle semblait si solennelle et si sûre d’elle. Comment ne pas lui faire confiance.
Alors le liquide se répandit autour de mes doigts. Je ne ressentis rien de froid. Aucune peur ni stress. L’Esprit Passeur s’emparait de mon corps pour m’envelopper d’une mer de tranquillité. L’eau montait pour cacher le paysage à ma vue. Je me sentis submergée. Il n’y avait plus que le liquide scintillant et le son du courant. Ni plus ni moins qu’un moment apaisant.
Alors vinrent les étoiles et les planètes. Un rayonnement chaleureux qui réchauffa mon corps à la vision d’une comète qui traînait sa chevelure étincelante. La lumière du soleil brilla de toute sa prestance. Je n’éprouvais rien d’autre que de l’émerveillement.
Apparut alors une lueur claire. D’abord dans mon dos, puis elle sembla se répandre dans l’univers. Pâle dans un premier temps, elle prit la teinte bleutée d’un ciel par une journée ensoleillée d’un bel été.
- Nous y sommes mon Chou. Tout s’est bien passé ? Je vais te déposer sur la coque de noix. Ils t’attendent. C’est eux qui vont maintenant te conduire. Bonne chance à toi ma belle…
La voix se fit distante. Je ne sentais plus la présence de l’Esprit Passeur quand mes pieds se posèrent délicatement à la proue d’un navire en pleine mer.
J’observais mon corps, mes mains avaient de longs doigts fins, une poitrine adulte emplissait un corsage tressé recouvert par une chemise brodée . J’étais devenue une femme. Une longue chevelure blonde recouverte d’un tricorne me tombait sur les épaules. De longues bottes de cuir couvraient un pantalon corsaire. Alors derrière moi un son qui frappait les planches se rapprocha. Il était rythmé de la même cadence. Toc…Toc….Toc….
Je me retournais et ce fut la première fois que je le vis. Il était de petite taille et portait le bandeau noir des borgnes. Une chevelure rousse en épis dépassait d’un chapeau pointu qui lui montait haut sur la tête. Deux oreilles taillées en pointes assez longues ressortaient des bords du galure. Il portait un cimeterre à la ceinture et une béquille de bois l’aidait à soutenir une jambe dont le tibia provenait sûrement du même arbre. Un perroquet trônait triomphalement sur son épaule alors qu’il avançait vers moi. Il m’interpella d’une voix rocailleuse.
- Salut mon Chou ! Je suis Long John Silver le Lutin et capitaine de ce navire. Moi et mon équipage sommes ravis de t’accueillir à bord de l’Hispaniola ! Bienvenue sur la coque de noix, princesse !
Le Lutin me contempla de tout son sourire édenté. Il faisait chaud. Le ciel était bleu, l’océan était immense et les vents de Féerie portaient à mon visage des embruns rafraîchissants….
Armagnac
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