Vendredi 9 mai 2008
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Chapitre 1er : L’enterrement
La journée était froide. Comment aurait elle pu être autrement ? Le ciel était bas et sa blancheur contrastait avec la noirceur des vêtements que je portais.
On n’attendait plus que la neige. La boîte en bois qui emportait maman était montée sur le vieux chariot de Monsieur Vaulany, le voisin compatissant qui avait accepté à la demande du curé de bien
vouloir transporter le cercueil de notre mère. En ces temps de misère, la générosité prenait des allures d’exception. Mais M. Vaulany avait été présent jusqu’à la dernière seconde. Jusqu’au
dernier souffle, il l’avait accompagné…..
La fin des guerres Napoléoniennes avait laissé le pays appauvri. La haute noblesse refaisait surface tandis qu’un Bourbon revenait sur le trône. De ma ferme sans
terre, tout cela nous semblait si loin. Notre père était parti avec ceux qui jamais ne revinrent du grand voyage vers l’Est. La nouvelle de sa mort avait laissé sur le visage de maman une douleur
qui jamais ne disparut.
Tout s’était alors si vite enchaîné. Beaucoup trop vite !
La ferme, dont les terres ridicules ne rapportaient rien, ne devenait plus qu’un toit, un abri qui déjà était mieux que rien. Certains n’avaient pas ce feu qui
crépitait dans la cheminée pour nous réchauffer. Nous avions M. Vaulany pour nous faire le bois. Toujours M. Vaulany….
Ce n’est pas mon jeune frère qui allait le remplacer. Du haut de ses cinq ans, il maniait bien mieux la branche de châtaigner qui lui servait d’épée que le manche
de la hache.
Mère avait trouvé un emploi pour elle et moi dans les champs d’une noblesse qui refaisait fortune sur le dos d’un peuple pauvre et désespéré par la défaite et le
retour sur le sol de la mère patrie des armées étrangères. Elle y attrapa le mal. Une fièvre malsaine qui ne nous fut pas contagieuse mais l’emporta dans de grands tourments.
Je me revois traînant mes sabots sur le sol gelé derrière les roues du chariot qui montait vers l’église, tenant la main d’un frère qui ne disait mot depuis que les
paupières de notre mère s’étaient closes.
Je me souviens de la cérémonie si longue, et de ce bruit de la terre qui heurtait le cercueil qu’on avait mis dans un trou béant. Je me rappelle le regard froid du
curé et de cet étranger en redingote qui était venu de la ville ; de ces paroles discrètes échangées entre eux…..
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Ils vont dormir chez eux cette nuit et repartiront demain avec vous pour l’orphelinat. La maison et les terres ont été vendues. La vente rapporte peu, mais elle
laisse de quoi payer les dettes et les frais pour le pensionnat. Leur mère a légué ses biens à l’église et nous a laissé en échange la responsabilité de l’éducation de ses enfants.
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Ils devront être séparés mais au moins ils n’iront pas grossir les rangs des enfants des rues qui sont si nombreux aujourd’hui, mon père. Nous saurons leur donner
une éducation qui leur apportera le respect des préceptes de la religion.
Mon frère restait muet mais il n’était pas sourd. La petite main était devenue moite alors que ses doigts me serraient de plus en plus fort comme un appel à ne pas
l’abandonner. Les gens nous saluèrent et M. Vaulany nous fit faire le chemin de retour assis à ses cotés sur le chariot.
L’homme n’était pas un grand parleur. Il assumait sa peine à sa manière. Il n’aurait pas été honorable non plus qu’il s’étende sur des sentiments que ma jeunesse
n’aurait su comprendre.
Il nous déposa à la nuit tombée. La journée avait été longue et il ne s’éternisa point avec nous. Un simple au revoir devait nous suffire comme adieu.
Dans la bâtisse, un chaudron nous attendait dans l’âtre de la cheminée. Il contenait une soupe qui avait déjà quelques jours et qui avait été ragaillardie par un
rajout d’eau. Une miche de pain sur la table l’accompagnerait pour cet ultime repas dans notre demeure. Les bougies ne feraient pas long feu. La journée avait été difficile, Martin tombait de
sommeil, et celle du lendemain serait du même acabit. Les deux malles qui se tenaient prêtes au départ à la porte d’entrée ne permettaient pas d’en douter. Du moins le croyais-je……..
Les bougies s’éteignirent. Un baiser sur le front d’un frère qui dormait déjà fut mon dernier geste de cette journée où nous avions enterré notre mère. Mon corps
s’affaissa sur le matelas de plumes et s’enfouit sous la couette. Dans la cheminée les braises rougeoyaient : un feu qui au matin ne serait plus. La nuit prit son envol mais jamais mes rêves
ne vinrent.
Je m’appelle Lucille. Et j’avais, cet hiver 1816, l’âge de dix ans. Notre monde me semblait unique et cruel.
Armagnac